Glissant est quelque part un héritier de Césaire: sans la "négritude" du second, la "créolisation" du premier n’aurait pu exister.
Après la disparition de Césaire et à un mois de la présidence française de l’Union, Rue89 a voulu rencontrer le poète pluriel Edouard Glissant, l’homme
du "Tout-Monde". Pour évoquer la littérature, la mondialité et la créolisation, mais aussi le ministère de l’Identité nationale, et surtout l’Europe-forteresse. Car le dernier ouvrage d’Edouard
Glissant questionne en profondeur les fondements de l’identité du Vieux Continent et ses rapports avec le monde.
L’Europe de 2008, très proche du Moyen-Age
"Les entretiens de Baton Rouge" est un livre d’entretiens entre Glissant et un homme qui, à l’époque desdits entretiens (1990 et 1991), était médiéviste. Et qui,
comme le poète, enseignait à l’Université d’Etat de Louisiane. Le point de rencontre entre Glissante et Alexandre Leupin était "l’approche du moyen-âge européen". Oui, le moyen-âge. En Europe.
Pour Glissant, c’est à cette époque que prend corps l’idée de Nation sur le Vieux Continent. C’est le temps de la scission: la pensée de la "rationalisation généralisante" comme dénominateur
commun d’un côté, la pensée hérétique de l’autre. Cette dernière se veut à l’écoute du monde, du mystère et du mystique, pour comprendre le monde et la multiplicité. La première veut être le
monde universel. Le centre se délimite, et exclue les marges. Une tragédie qui lui évoque évidemment "celle que vivent de si nombreuses cultures contemporaines, tant de peuples abandonnés,
laminés par le développement imparable de ces grands systèmes d’appréhension et de domination du monde, systèmes qui se sont perfectionnés au-delà de tout imaginable: technologies, propagandes de
masse, arts du spectacle, modelé du goût et des idées".
Une conception de l’universel qui trouve son écho dans la marche de l’Occident actuel, mais aussi dans la simple construction de l’Union européenne…
Pour autant, malgré un universel issu du moyen-âge qui demeure aujourd’hui (droits de l’homme, laïcité, etc), force est de constater que toutes les autres identités n’ont pas été entamées. Ce
n’est pas le moindre des mérites du livre que de montrer précisément en quoi l’Europe a refusé d’admettre qu’au final, ce n’étaient pas des idées qu’elle avait exportées, mais des systèmes. Des
systèmes ne forgent pas une identité. Encore moins une trace dans le temps et une vision du monde
Une littérature du dépassement
"La pensée de système est la pensée du territoire. La pensée de l’errance, c’est la pensée du non-système et de la terre", écrit Glissant. Si "Les entretiens de
Baton Rouge" s’ouvrent sur la construction de l’identité européenne et, par voie de fait, des "créolisations, ils se poursuivent logiquement autour des questions de langue, de poésie et de
littérature. Depuis toujours, Glissant, comme Césaire avant lui, a rappelé l’importance du paysage dans le rapport de l’homme à son identité. Et à la langue.
Refaire le lien entre l’homme et le paysage, c’est sortir des systèmes pour aller vers le divers. C’est inventer une littérature de langue, de réel et de dépassement, aux confins d’une
littérature qui n’a qu’elle-même pour objet, mésestimant au bout du compte la langue comme l’identité. Cette littérature aussi est un héritage des pensées de système… Dans un paysage littéraire
français assez préoccupé par la disparition d’une francophonie à l’ancienne où la France était matronne, Glissant élargit le débat:
" Dominer le monde est vain, on y est incapable de connaître ou de deviner le monde. C'est là que la littérature peut oser un rôle aigu et précieux, à savoir de
permettre d'imaginer l'écart avec le lieu d'où l'on vient, sans que cet écart tourne en gouffre infranchissable. La littérature est un réel apprentissage du monde."
De la parole aux actes
Cette sublimation des plénitudes que Glissant évoque dans l’extrait ci-dessus, on en lira la théorie et l’illustration dans ses essais les plus récents:
"Introduction à une poétique du divers" (1995), "Traité du Tout-Monde" (1997), "Une nouvelle région du monde" (2006). Mais Glissant, bien qu’il repousse le concept d’écriture militante, est un
poète debout. L’an passé, il créait l’Institut du Tout-Monde (avec le soutien du Conseil régional d’île de France et du ministère de l’Outre-Mer). Un site mais aussi un réseau de
structures -la Maison de l’Amérique latine (Paris), l’Institut du monde caribéen (Martinique), par exemple- pour diffuser les imaginaires de tous les peuples, à travers toutes les multiplicités
et toutes les langues.
Une conception du monde et de "l’identité tremblante" qui, l’an dernier, avait été outrée que l’amalgame entre identité nationale, co-développement et immigration parvienne à donner corps à un
ministère. "Quand les murs tombent", court manifeste co-écrit avec Patrick Chamoiseau, est un feu d’artifices d’arguments pour "l’identité-relation" qui doit servir à déconstruire ce
"mur-ministère" qui tente "de nous mener à fréquenter, en silence et jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible".
Article : Hubert Artus - Rue89
A lire : De Césaire à Glissant : état de l'insurrection poétique.